samedi 11 juillet 2020

A l’ouverture du carnassier en Gironde, les sandres ont déjà frayé !

Depuis 2016, la Fédération de pêche de la Gironde suit la reproduction du sandre sur plusieurs secteurs. Revenons sur quelques idées reçues concernant la reproduction de cette espèce, appréciée par de nombreux pêcheurs.

D’où vient cette espèce ?

Le sandre (Sander lucioperca) a été introduit en France à la fin du XIXème siècle, à partir d’individus en provenance de Hongrie, pour satisfaire les besoins de la pêche de loisir. La première observation date de 1888 dans le Rhin, et en 1912 l’espèce avait colonisé le bassin de la Marne en utilisant les canaux le reliant au Rhin. Le sandre, moins exigeant que le brochet en termes de reproduction, a largement prospéré, y compris dans les milieux fortement anthropisés, où il représente aujourd’hui une importante ressource halieutique. Il est ainsi vite devenu la cible privilégiée des pêcheurs amateurs de carnassiers qui ont trouvé en cette espèce l’opportunité de pêcher des individus de grandes tailles et de qualité culinaire reconnue (Goubier, 1977). Le sandre est un poisson majoritairement piscivore (proies vivantes ou mortes) mais son régime alimentaire peut varier en fonction de la ressource disponible dans le milieu où il vit. Ainsi, il peut s’alimenter d’écrevisses et de vers de terre. Il peut atteindre une taille maximale d’1,10 m et peser jusqu’à 15 kg. Son espérance de vie maximale est de 20 ans. Sa croissance est variable en fonction du milieu dans lequel il vit mais il atteint en moyenne 25 cm au cours de sa première année dans les eaux chaudes du sud de la France.
Les mâles font un nid en attendant la femelle :

Le sandre est mature sexuellement à l’âge de trois ans pour les mâles et de quatre ans pour les femelles, ce qui correspond à une taille supérieure à 30 cm. Le taux de fécondité est le plus élevé de tous les poissons carnassiers de France avec en moyenne 150 000 à 200 000 œufs par kg de poids de femelle (Balon, 1977).

De façon générale, les mâles sont sexuellement matures avant les femelles. La ponte est réalisée à faible profondeur sur des racines de plantes et d’arbres, ou sur des pierres et des graviers. Le mâle prépare un nid (1m2) qu’il va garder pour chasser les autres individus qui voudraient le récupérer. Il reste sur le nid jusqu’à ce qu’une ou plusieurs femelles viennent déposer leurs œufs dessus. Le mâle va aussitôt féconder les œufs puis les protège en les oxygénant par des mouvements de nageoires. Le mâle reste sur le nid durant toute l’incubation (entre 100 et 110 degrés/jours) pour protéger les œufs de la prédation d’autres espèces telles que les écrevisses, les brèmes et les poissons-chats. L’éclosion des œufs intervient après 5 à 10 jours et les larves de 3,5 à 5 mm se dispersent. Le mâle quitte alors le nid (Corolla et al., 2016).

Dans la littérature, la période de reproduction du sandre s’effectue dès que la température de l’eau dépasse les 14-16°C et peut s’étaler de fin février à début juin en moyenne. Mais chez nous, qu’en est-il vraiment ? Le sandre est-il toujours en fraie au moment de l’ouverture du carnassier ?
Un constat étonnant concernant la date de ponte en Gironde et dans les Landes !

Depuis 2016, la Fédération de pêche de la Gironde organise une surveillance des frayères artificielles installées sur 4 plans d’eau girondins de petites tailles (de 3 à 14 ha) : le lac d’Aillas et Sigalens, le lac de la Petite font, le lac de Saillans et l’étang de Lauvirat. De son côté, la Fédération des Landes suit également 7 sites de frayères artificielles (brandes immergées) réparties sur les plans d’eau suivants : Parentis Biscarrosse, Mimizan, St Sever, Léon, Soustons, Labatut, St Criq des Gaves. Le suivi des frayères artificielles est réalisé par caméra subaquatique.

Que ce soit sur les lacs landais ou girondin, il semblerait que le pic d’occupation des frayères, c’est à dire la période où l’activité reproductrice est à son maximum, se concentre chaque année entre mi-mars et mi-avril, quels que soient les sites considérés. Il faut cependant noter que cette occupation maximale n’a pas forcement lieu pendant la même semaine pour tous les sites. A titre d’exemple, le suivi 2019 en Gironde illustre des reproductions ayant eu lieu entre le 26 mars et le 6 avril (soit environ 1 mois avant l’ouverture de la pêche du carnassier).

En règle générale, chez les poissons, la maturation des cellules sexuelles (laitance et œufs) et le déclenchement de la ponte sont deux phénomènes répondant à des stimulations différentes :

La photopériode (ratio entre durée du jour et durée de la nuit) et la température pour la maturation des cellules sexuelles,
la température pour la ponte.

On constate que le sandre pond lorsque l’eau entre dans une certaine gamme de température moyenne journalière comprise entre 10 et 14°C. On parle alors de valeur seuil de température pour que la reproduction du sandre ait lieu. Néanmoins, les dates de premières pontes observées sont quasiment identiques d’années en années depuis 2016, et ce malgré des écarts de températures de plus de 3 °C pour un même lac ! Ceci tend à prouver que la température est un facteur parmi d’autres déclenchant la ponte mais certainement pas le seul.
>> Quels autres facteurs jouent un rôle primordial dans le déclenchement de la ponte ? Sont-ils différents pour les mâles et les femelles ?

Chez les mâles :

Selon les observations de la Fédération des Landes, il semblerait que la reproduction se déclenche une fois que la durée du jour atteint ou dépasse 12 heures, c’est-à-dire que la durée du jour égale ou dépasse la durée de la nuit. Ainsi, l’augmentation de la photopériode entre l’hiver et le printemps signale aux mâles de se poster sur les frayères.

Chez les femelles :

Selon une étude menée par le CEMAGREF en 1986 sur le lac de Cazaux Sanguinet, une baisse de pression atmosphérique entrainerait le déclenchement des pontes chez les femelles, à condition que la période de l’année corresponde au moment où les œufs peuvent être expulsés (Roqueplo, 1986). Les femelles ne libèrent leurs œufs qu’avec l’aide d’une importante baisse de la pression atmosphérique (30 millibars). Dans ces conditions, toutes les femelles pondent avec seulement quelques jours de décalage et tous les nids sont recouverts d’un très grand nombre d’œufs (voir Figure 2). Mais si la dépression est moins brutale (10 à 20 millibars), la ponte est très étalée dans le temps et est limitée à quelques rares individus (tous les individus ne se reproduiront donc pas). Si la dépression arrive trop tôt dans la saison de reproduction, cela limite également la ponte. Des conditions météorologiques trop clémentes (anticyclone) peuvent également bloquer la ponte ou en diminuer notablement la réussite. Ceci se confirme dans les suivis menés sur les lacs girondins et landais puisque les pontes observées coïncident avec certaines dépressions atmosphériques dès la mi-mars.

En conclusion, il apparait que c’est la combinaison de facteurs comme la température, la pression atmosphérique et la photopériode, qui permet de synchroniser la reproduction entre les deux sexes chez cette espèce. Des années de suivi supplémentaires seront donc nécessaires pour préciser cette hypothèse.
>> Mais alors pourquoi observe-t-on des géniteurs sur frayères tardivement dans la saison ?

Il arrive que des sandres soient observés tardivement parfois jusqu’à mi-août sur les nids bien que la ponte ait eu lieu en avril. Ce comportement étrange de sandre n’ayant jamais pondu, mais occupant les nids, est qualifié de nidification paradoxale (Roqueplo, 1986). Les males observés au cours de ce phénomène sont tous sexuellement mûrs avec de la laitance mais ne féconderont jamais d’œufs, il est trop tard. Ils défendent un nid qui ne sera plus l’objet d’une reproduction. Les femelles, parfois présentes sur ces nids, ne présentent pas d’œufs dans l’abdomen.
>> Qu’en est-il des autres paramètres déterminant la ponte et son succès ?

Il semblerait que d’autres paramètres, en plus de la pression atmosphérique et de la photopériode, influent sur la présence ou l’absence de pontes sur les frayères, notamment la transparence de l’eau. En effet, le sandre poisson lucifuge fuit la lumière. Cette dernière peut être néfaste au développement des œufs puis des alevins qui ne survivent pas à une intensité lumineuse de plus de 50 lux (Deelder et Willemsem, 1964). Ainsi, l’intensité lumineuse est un autre facteur déterminant dans le choix d’emplacement de la ponte, afin d’assurer un taux de survie optimal des œufs. Une intensité lumineuse trop élevée contraindrait la femelle à changer de zone pour pondre sur une frayère moins exposée.

Par ailleurs, d’autres paramètres, en dehors de la transparence, jouent un rôle sur l’occupation des frayères comme la profondeur ou la densité de végétation par exemple. Sur les zones où une densité de végétation est trop élevée au niveau des frayères artificielles, nous observons que la dépose des œufs n’est pas optimale.
Présence du sandre et transparence de l’eau : le cas des grands lacs aquitains

Les données acquises sur l’ensemble des lacs aquitains montrent une amélioration générale de la qualité des eaux de ces grands lacs avec notamment une transparence de l’eau qui augmente de façon notable depuis 10 ans (Cf. évolution de la turbidité du lac de Lacanau et de Carcans-Hourtin).

Depuis 1993, plus de 2 tonnes de sandres en effectifs cumulés ont été déversées sur chacun des 2 lacs. La période allant de 1993 à 1998 présente un empoissonnement faible mais qui augmente de façon conséquente à partir de 1999.

Paradoxalement, il apparaît que « la satisfaction pêcheur » vis-à-vis du nombre de capture de cette espèce est en nette régression depuis les années 2000 et ce malgré un empoissonnement cumulé important. Une pression de pêche forte sur l’espèce dans ces 2 lacs n’explique pas, à elle seule, la baisse des effectifs capturés d’année en année.

En conclusion, les grands lacs du sud-ouest autrefois plus turbides et donc plus favorables au développement du sandre, s’éclaircissent et laissent place à un biotope plus fourni en herbiers et plus favorable au brochet. Ce constat se confirme vis-à-vis des captures de brochets qui augmentent de façon notable dans ces grands lacs. Inversement, l’occupation des frayères artificielles par les sandres est plus significative dans les lacs qui présentent une plus forte turbidité, que ce soit en Gironde ou dans les Landes.
Bibliographie

Balon EK., Momot WT., and Regier HA. (1977) Reproductive guilds of percids : results of the paleogeographical history and ecological succession. Journal of the Fisheries Research Board of Canada 34: 1910–1921.

Chimits P. (1953) Note sur la pisciculture artificielle du sandre. Bulletin Français de Pisciculture 168 : 109-112.

Corolla J-P., Parlier E., Kupfer M. (2016) Sander lucioperca (Linnaeus, 1758).

Deelder C.L. and Willemsen J. (1964) Synopsis of biological data on Pike-perch. F.A.O. Fish. Synop., 28.

Goubier J. (1972) Acclimatation du Sandre (Lucioperca lucioperca L.) dans les eaux françaises. – Verh. Internat. Verein. Limnol. 18: 1147-1154

Goubier J. (1977) Bull. Fr. Piscic. (1977) 265 : 153-155 Intérêt piscicole des introductions de sandres (Lucioperca lucioperca L.)

Goubier J. (1977) Bull. Fr. Piscic. (1977) 264 : 113-120 Maturité sexuelle du sandre (Lucioperca lucioperca L.)

Jourdan S. (1999) Influence de facteurs abiotiques, la photopériode et l’intensité lumineuse, sur la survie et la croissance de larves, post-larves et juvéniles de perche commune Perca fluviatilis L. Thèse présentée à l’Institut National Polytechnique de Lorraine. Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et des Industries Alimentaires Laboratoire de Sciences Animales. p24-40.

Lind EA. (1977) A review of pikeperch (Stizostedion lucioperca), Eurasian perch (Perca fluviatilis), and ruffe (Gymnocephalus cernua) in Finland. Journal of the Fisheries Research Board of Canada 34 : 1684-1695. Balon, 1975

Poulet N. (2004) Le sandre (Sander lucioperca (L.)) : Biologie, comportement et dynamique des populations en Camargue (Bouches du Rhône, France). Ecologie, Environnement. Université Paul Sabatier – Toulouse III, 2004. Français. ⟨tel-00008942⟩

Roqueplo C. (1986) La reproduction des sandres (Lucioperca lucioperca L.) dans le lac de Cazaux-Sanguinet. Cestas : Cemagref. 12 pp.

Schlumberger, O. and Proteau J.P. (1999). Reproduction of pike-perch (Stizostedion lucioperca) in captivity. Journal of Applied Ichthyology 12: 149-152

Pascal, M., Lorvelec, O., Vigne, J.D. (2006). Invasions biologiques et extinctions : 11 000 ans d’histoire des vertébrés en France. Versailles, FRA : Editions Quae, 352 pp.

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