mercredi 14 avril 2021

Les empoissonnements en carnassiers sont-ils utiles ?

Des empoissonnements en carnassiers sont souvent réalisés par les AAPPMA et les fédérations départementales de pêche pour soutenir de faibles populations, augmenter les effectifs pour la pêche récréative, ou pour compenser une faible reproduction.

A ce jour, la plupart des études ayant quantifié la profitabilité et les conséquences de ces interventions humaines ont été menées en Amérique du Nord, et principalement chez les salmonidés.

Mais quand est-il des autres carnassiers comme le brochet ou le sandre en France ? En effet, chaque année, nos structures associatives investissent un budget conséquent dans les empoissonnements des lacs et rivières, mais sans indicateurs probant sur le devenir des poissons introduits. Ainsi plusieurs questions se posent :

  • Quel est le devenir des carnassiers déversés dans le milieu naturel ?
  • Quels est leur taux de recapture ? Et quels sont leurs déplacements ?

Les Méthodologies utilisées

Il existe 2 méthodes principales pour différencier les carnassiers natifs vis-à-vis des sujets introduits :

  • La technique du marquage / recapture à l’aide de marques « spaghetti » fixées au niveau de la nageoire dorsale des individus alevinés
  • L’analyse ADN, qui grâce à la signature génétique individuelle, permet de déterminer si le sujet concerné est issu d’un déversement ou s’il est natif de la rivière, voire même s’il est le produit de parents issus de pisciculture ou de parents « sauvages ».

Etudes sur les empoissonnements de brochet en France

Les Fédérations de pêche du Lot, de l’Essonne, de l’Allier, de la Sarthe, de la Mayenne et de la Meuse ont chacune réalisé des déversements de brochets marqués individuellement en rivière ou en lac ; les marquages variants entre chaque Fédération d’une cinquantaine de brochets marqués, issus de pisciculture, à plus de 1 840 (Lot).

© FNPF

Des conclusions convergentes

>> Taux de recapture :

Sur le Lot (étude la plus complète), une moyenne de 20 % des brochets introduits de plus de 50 cm ont été recapturés en 5 ans. Ce pourcentage constitue un maximum comparativement aux autres études de marquage-recapture effectuées dans les autres départements. En rivière, les déversements dans les zones courantes ou lorsque le débit est fort lors de l’alevinage semblent engendrer des taux de recapture très faibles variant de 14% à 3%.

>> Taille à la recapture :

L’ensemble des études en France et à l’étranger observent que les gros individus lâchés ont un taux de capture supérieur à celui enregistré pour les petits poissons alevinés. Dans le Lot, sur le bief de Cahors, le déversement de brochets de plus de 50 cm est 4 fois plus efficace pour assurer leur recapture que celui de « petits » brochets. Ce constat est partagé partout ailleurs. Les petits sujets sont vraisemblablement moins robustes, plus sensibles aux manipulations et leur taille ne les protège pas de la prédation, ce qui réduit donc le taux capture de ces poissons en comparaison avec les individus plus gros (> 50 cm).

>> Taux de croissance :

Le taux de croissance a pu être estimé dans chaque département avec plus ou moins de fiabilité : il est compris entre 12 cm et 20 cm/an.

>> Période de capture :

Bien que les résultats soient relativement hétérogènes entre les années et suivant les départements, les captures sont principalement enregistrées après le lâcher, jusqu’à la fermeture administrative de la pêche, c’est-à-dire de mi-novembre à la fin du mois de janvier (80%) et juste après celle-ci, au mois de mai (10 à 20%). L’été est la période où les retours de captures sont les moins nombreux.

>> Durée de séjour avant capture :

Un brochet introduit passe peu de temps dans la rivière : en moyenne, sur le Lot et les autres cours d’eau et lacs concernés, un brochet marqué passe moins de 180 jours dans le milieu avant sa capture.

>> Distance au point de lâcher :

Globalement, la plupart sont recapturés très proche du point de lâcher (quelques mètres) avec tout de même de rares exceptions qui peuvent parcourir plusieurs kilomètres avant d’être capturés. Sur le Lot, plus de 50 % des individus sont capturés à moins de 900 m du point de lâcher. Néanmoins certains poissons introduits se retrouvent jusqu’à 15 km du lieu de déversement.

>> Recapture du même individu plusieurs fois :

Toutes les études démontrent que très peu d’individus sont capturés une seconde fois. Ceci peut s’expliquer en raison des taux importants de perte de marques après 1 an.

>> Participation des individus alevinés à la reproduction

Les individus originaires de piscicultures participent à la reproduction mais dans des proportions marginales. Sur le Lot, l’analyse génétique a montré que les brochets issus de pisciculture ne participaient pas ou très peu à la reproduction : leur intérêt sur la zone d’étude est donc essentiellement en faveur de la pêche de loisir. En effet, aucun individu prélevé sur le bief de Cahors n’était issu du déversement, ni apparenté génétiquement à des poissons déversés (autrement dit issus de parents alevinés). Néanmoins, d’autres études (Mayenne et Meuse notamment) ont montré que certains brochets adultes marqués réussissent à rejoindre plusieurs années consécutives des frayères fonctionnelles attestant donc d’une participation des individus alevinés à la reproduction mais aussi à une fidélité au site de reproduction d’une année sur l’autre.

Le cas du sandre : deux suivis longue durée

©FNPF

La Fédération des Landes a effectué, entre 2011 et 2016, un suivi des captures de sandre au niveau du Lac d’Aureilhan-Mimizan (340 ha), après marquage de 815 individus. Dans le département de l’Allier, une centaine de sandres ont été marqués (décembre 2015), sur un étang d’une superficie de 70 ha et sur le Canal Latéral à la Loire (février 2018).

Concernant les captures de sandres marqués dans l’Etang de Pirot à Tronçais (Allier), on observe un taux de recapture de 15 % dont près de 90% ayant été réalisées juste après l’ouverture. Les sandres passent en moyenne peu de temps dans le milieu (soit 157 jours dans le plan d’eau). Dans le canal Latéral à la Loire, le taux de recapture est beaucoup plus faible (5,4%).

Dans le Lac d’Aureilhan-Mimizan, au total, entre 2011 et 2016, 690 sandres ont été capturés dont seulement 95 portaient une marque (soit un taux de recapture de 13.8%). Parmi les 95 sandres bagués capturés lors des 6 années de suivi, la majorité des individus ont été capturés l’année de leur alevinage. En moyenne, l’effort de pêche à produire pour capturer un sandre est relativement important. A la fin de l’expérimentation, en 2016, il faut environ 4 sorties (soit 13 h de pêche) pour attraper un poisson, ce qui témoigne dun fléchissement des captures en comparaison avec les années antérieures et ce malgré des alevinages réguliers tous les ans ! Cette même année (2016), malgré une quantité de sandres alevinés beaucoup plus importante que les années antérieures, les résultats obtenus montrent que, les recaptures d’individus issus de l’alevinage sont très faibles (9.3%) rapporté au nombre total de poissons capturés.

Mais alors à quoi servent les empoissonnements ?

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  • Les déversements de sandres ou de brochets ont un effet à court terme sur la capture des individus et ne contribuent que de façon marginale au recrutement naturel, et ce même en appliquant un mode de gestion « No-Kill » (Cf. étude génétique dans le Lot à Cahors). Néanmoins, sur le long terme, l’introgression des gènes de brochet commun (issu des piscicultures) vers le Brochet Aquitain est loin d’être négligeable dans certains lacs ou rivières ! A l’échelle des données récoltées sur les bassins du sud-ouest, 62% des populations de brochet aquitain historiquement présent sont impactées par la présence du brochet commun (naissance d’hybrides fertiles) https://www.peche33.com/2018/07/nouvelles-brochet-aquitain/
  • Les lâchers de sandres ou brochets maillés ne peuvent servir qu’à une réponse ponctuelle, et répondent à l’objectif halieutique visant à augmenter sensiblement le nombre de captures pour les pêcheurs mais en quantités limitées par rapport aux quantités déversées.
  • A contrario, la préservation des frayères et la restauration des habitats permettent à tous les poissons d’accomplir leur cycle biologique, produire de futurs géniteurs en nombre et donc à terme d’étaler les prises de carnassiers dans le temps. Toutes les études sont unanimes quant à la conclusion que l’habitat reste prépondérant vis à vis des différents modes de gestion halieutique.
  • Les lâchers ont un impact sur les captures de brochets/sandres par les pêcheurs à la ligne principalement à proximité des points de déversements. Ainsi, les déversements doivent être si possible étalés dans l’espace (avec plus de points de lâchers) afin de diluer la pression de pêche et surtout répartir les poissons qui ne se dispersent pas beaucoup autour du point de lâcher. L’espacement entre deux points de lâcher peut-être de 2 km (en référence à la distance médiane des captures par rapport au point de lâcher).
  • Il est impératif d’éviter les saupoudrages; il faut privilégier les lâchers concentrés en nombre de poissons maillés par point de lâcher.
  • Les lâchers en milieu ouvert ont un faible retour sur investissement. En effet, les taux de recapture apparaissent globalement plus faibles sur les milieux les plus vastes et avec des débits les plus élevés. Le temps de séjour des poissons alevinés dans le milieu est nettement inférieur en plan d’eau qu’en rivière.
  • Néanmoins, dans certains milieux perturbés (absence de diversités d’habitats), où le brochet a des difficultés pour accomplir son cycle de reproduction, on constate que l’arrêt total des déversements réduit significativement le nombre de captures à la ligne et ce malgré une gestion de la pêche en « No-Kill » (observations confirmées sur le Lot ou en plan d’eau).

Ainsi, si les alevinages ne constituent qu’une réponse partielle et nécessairement insuffisante face aux carences du milieu, ils permettent toutefois de satisfaire, ponctuellement et sur un espace limité, les pêcheurs à la ligne recherchant les carnassiers.

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