mercredi 1 février 2023

La migration des civelles sur les lacs médocains, 14 ans de suivis à la loupe

L’anguille connait depuis les années 1980, un effondrement de ses stocks, la classant aujourd’hui « en danger critique d’extinction » par l’UICN. Les causes de son déclin sont essentiellement d’origine anthropique, comme la surpêche ou la fragmentation de ses habitats. La difficulté de sa gestion réside dans son cycle de vie long et complexe.

Depuis 2008, la Fédération de Pêche et de Protection du Milieu Aquatique de la Gironde s’occupe du suivi de la migration des civelles (Anguilla anguilla) sur le bassin versant des lacs médocains et plus précisément sur le canal des étangs reliant le bassin d’Arcachon au lac de Lacanau.

Civelle transparente

De la mer aux lacs médocains : le canal des étangs

Irrésistiblement attirées par les eaux douces des côtes européennes, les juvéniles d’anguille appelés civelles entament une migration vers l’amont ou montaison de nos fleuves et rivières. Cette espèce est dite amphihaline car elle réalise une partie de son cycle de vie en mer (reproduction puis migration des larves et des géniteurs) et une autre en eau douce (migration et grossissement des juvéniles et adultes). Et c’est dans ces eaux douces continentales qu’elle est suivie plus particulièrement par les gestionnaires et scientifiques notamment dans le cadre du Plan de Gestion Anguille français (PGA) qui découle lui-même d’un règlement européen.

Le bassin versant des Lacs médocains, du fait de sa proximité avec l’océan, est un territoire remarquable pour accueillir les jeunes anguilles. Plus particulièrement, le canal du Porge au sud, demeure la voie d’accès principale pour les civelles qui cherchent à rejoindre les vastes zones de grossissement en amont que constituent les lacs médocains et les marais attenants.

Bassin versant des lacs médocains et le canal des étangs reliant Arès au lac de Lacanau

Des civelles qui franchissent une échelle !

Depuis 2008, la FDAAPPMA 33 est engagée dans un suivi de la migration de montaison de l’anguille européenne sur le premier barrage rencontré par les civelles, l’écluse du Pas du Bouc (commune du Porge). Cette passe située à 7 km de l’océan (réserve d’Arès) est identifiée dans le PLan de GEstion des POissons MIgrateurs (PLAGEPOMI) Garonne-Dordogne-Charente-Seudre-Leyre comme station de suivi biologique de l’anguille européenne.

Au niveau de cette écluse équipée d’une passe à anguilles, la Fédération suit de janvier à fin juillet, la remontée des poissons. L’objectif principal est de récolter des indicateurs d’abondance et de qualité des individus en migration pour mieux gérer l’espèce et suivre l’état de sa population. Les anguilles accèdent au dispositif via une entrée située au pied de l’écluse et empruntent la rampe partiellement immergée et revêtue d’un substrat type brosse. En haut de rampe, les anguilles tombent dans le bac de piégeage par l’intermédiaire d’une goulotte qui les oriente. Une pompe permet l’alimentation continue en eau du bac de stabulation, l’arrosage de la rampe et de la goulotte, et la création d’un débit d’attrait en pied de rampe. Le personnel de la Fédération intervient plusieurs fois par semaine pour réaliser le suivi décrit précédemment.

Dispositif de la passe du Pas du Bouc. A : Local de la rampe et débit d’attrait en pied de rampe ; B : Haut de rampe et goulotte ; C : Bac de stabulation (piégeage) ; D : Substrat type brosse de la rampe ; E : Local en rive droite du canal et point d’évacuation de l’eau et des anguilles si piège ouvert

Toutes les anguilles sont capturées, triées selon des tamis de mailles différentes afin d’identifier 4 lots homogènes de taille et de poids. Ces lots nous renseignent sur l’âge des individus triés selon leur taille : 70-90 mm = 0 à 1 ans, 90-160 mm= 1 à 2 ans, 160-200mm= 2 à 4 ans, plus de 200 mm = supérieur à 4 ans. Ces lots sont alors pesés puis un échantillon de chaque lot est prélevé (soit 20 anguilles par lot) pour la réalisation de la biométrie. Des informations sont alors relevées à chaque visite :

  • Poids de l’échantillon
  • Mesure de la taille des anguilles endormies
  • Vérification de l’état de santé externe des individus
  • Stade pigmentaire pour les civelles (70 à 90 mm)
  • Température de l’eau et de l’air
  • Hauteur d’eau en pied de passe
  • Conditions météorologiques
Anguilles jaunes et civelles en cours de pigmentation

Ces mesures permettent d’estimer les effectifs totaux au cours de la saison et aussi de suivre les facteurs influençant la migration.

Après mesure et réveil, les anguilles sont relâchées en amont de l’écluse où elles pourront continuer leur migration amont.

Fluctuations mensuelles et annuelles des remontés de civelles

En 2022, ce sont 127 kg d’anguilles qui ont franchi l’écluse du Pas du Bouc, ce qui correspond à un nombre estimé d’anguilles de plus de 350 994 individus dont 99 % sont des juvéniles de l’année (70 – 90 mm).

Les arrivées de civelles sont fluctuantes au cours de la saison. Les anguilles sont observées sur le site dès l’atteinte d’une température de 10 à 11°C dans l’eau (autour de février-mars), décalant ainsi leur arrivée par rapport à l’aval du canal (dès le mois de novembre de l’année d’avant). Ce décalage s’explique par le fait que les civelles doivent nager à contre-courant sur plusieurs kilomètres avant d’atteindre l’écluse et non plus se laisser porter par la marée. Le débit est aussi un facteur stimulant la montaison des poissons. En cas de sécheresse, l’appel d’eau douce s’amoindrit et l’activité de migration des anguilles est à la fois moins stimulée mais aussi réduite (avec parfois des difficultés d’accès aux aménagements). Un autre point remarquable, plus les anguilles sont nombreuses plus elles sont « poussées » dans leur montaison (on parle d’un effet densité-dépendant).

La montaison est fortement liée au débit du canal du Porge et donc à la hauteur d’eau en pied de passe. Ce dernier dépend non seulement des précipitations conjuguées à l’évapotranspiration sur le territoire mais aussi à la gestion des niveaux d’eau des 2 lacs (Lacanau et Carcans-Hourtin). En hiver, la priorité est à la prévention des inondations sur les zones habitées à proximité des lacs. En particulier sur Lacanau qui est très proche du lac qui reçoit en plus de l’eau de pluie, l’eau des cours d’eau ainsi que celle du lac de Hourtin-Carcans par le canal en amont. À cette période, les ouvrages à l’aval du lac de Lacanau (Batejin, Joncru, Langouarde et Pas du Bouc) sont donc ouverts pour conserver un niveau d’eau stable sur ce lac en anticipation des crues. Le débit du canal vers le Bassin d’Arcachon correspond alors aux apports des cours d’eau. L’ouvrage du Montaut quant à lui est régulé finement entre ouverture et fermeture afin d’atténuer les crues vers Lacanau en gardant l’excédent d’eau sur le grand lac d’Hourtin-Carcans (3 fois plus grand que celui de Lacanau) et ses zones humides attenantes qui peuvent alors se permettre de jouer un rôle tampon temporaire lors d’épisodes de précipitations intenses.
A la fin de l’hiver, et lorsque le risque inondation est passé, les ouvrages se ferment progressivement afin de conserver un marnage sur les lacs proche du naturel (situation avant la création du canal des étangs en 1861) et une bonne mise en eau des lacs et des marais afin de garantir le maintien des écosystèmes naturels et l’accueil de la biodiversité qui a besoin de niveaux d’eau importants au printemps. Les débits sur le canal baissent alors progressivement jusqu’à son minimum estival, suivant ainsi les conditions météorologiques et la baisse générale des niveaux d’eau de la nappe, des cours d’eau et des lacs.
En 2022, année exceptionnelle en termes de déficit hydrique, la migration de montaison a été largement diminuée dès le mois de juin, à cause de la sécheresse engendrant une faible recharge hivernale des lacs et de la nappe et ainsi un manque de débit sur le canal des étangs.

En dehors de l’année 2013, présentant un recrutement exceptionnel de 349 kg de civelles, soit presque 900 000 individus estimés, la biomasse moyenne annuelle au pas du bouc est d’environ 90 kg. De manière plus précise, il semblerait néanmoins que la biomasse de civelle qui se présente à la passe du pas du bouc fluctue de manière cyclique, alternant entre des diminutions progressives puis des augmentations sur un pas de temps de 4 ans. Depuis 2020, les niveaux de captures sont à nouveau en augmentation pour atteindre en 2022 des niveaux de biomasse comparables à ceux observés en 2012 malgré des conditions climatiques hors normes.

Autre point remarquable, lorsque les remontés de civelles observées au pas du bouc sont conséquentes comme en 2012, 2013 et 2022, elles le sont aussi partout en France sur d’autres bassins versant. Ceci tendrait à démontrer que les fluctuations interannuelles observées dépendent surtout du succès reproducteur des géniteurs en mer des sargasses qui varie d’une année sur l’autre mais aussi des conditions rencontrées par les juvéniles en mer lors de leur migration vers les côtes françaises.

Evolution des remontées d’anguilles observées au Pas du Bouc depuis 2008 en poids (à gauche) et en effectifs (à droite)

Et le cycle continue pour les futurs géniteurs…

Après leur montaison, puis leur croissance pendant plusieurs années allant de 3 à 18 ans selon le sexe des individus, les anguilles se métamorphosent à nouveau et deviennent des anguilles argentées. Elles entament une dévalaison du canal et iront rejoindre l’océan pour une grande migration transocéanique en direction de la Mer des Sargasses pour atteindre leur zone de reproduction.

anguille argentée

Les lacs médocains contribuent ainsi à la production de futurs géniteurs de qualité qui vont grossir les rangs des anguilles reproductrices. La Fédération appuyée par d’autres partenaires comme le SIAEBVELG, MIGADO et INRAE, suivent depuis 2018 ces anguilles argentées sur le canal.

Les partenaires financiers du programme :

Crédit photos : FDAAPPMA 33 et Laurent Madelon, FNPF

Voir aussi

Journée mondiale des zones humides